Notre génération est marquée par une dimension interculturelle particulièrement forte, avec l’hyperconnectivité créée par les réseaux sociaux qui accélère la mondialisation, mais aussi notre entourage aux origines diverses.Paradoxalement, notre lien avec notre propre culture tend à disparaître, avec un gap générationnel et culturel. Paradoxalement, le lien avec notre propre culture tend à disparaitre que cela soit au niveau de notre connaissance de nos pays d’origines ou des coutumes avec lesquels nos parents ont grandi. L’occident ayant un mode de vie très éloigné d’autres comme l’Asie ou l’Afrique, nos parents n’arrivent pas forcément à comprendre qu’il y a des choses qui se font et d’autres non. Un gap générationnel et culturel se crée alors au sein de notre propre famille et parfois même dans les générations. Certains immigrés vont faire vivre leurs enfants dans leur culture d’origine et d’autres s’approprient pleinement la culture française en laissant de côté la leur, pour des raisons parfois problématiques dont celle de la « meilleure intégration ». On fait également parfois face à des conflits de ce qu’on pourrait appeler « normes sociales ».
Dans le cas de la France, pays aux possibilités qui semblent illimités de l’extérieur, aux perspectives d’avenir qui font rêver ceux qui vivent dans des pays où les chances ne sont pas les mêmes pour tout le monde, une pauvreté parfois extrême et où les moyens ne sont pas les mêmes, venir ici à été pour eux une « chance » et une « opportunité » qu’ils ne cessent de nous rappeler et qu’ils gardent en eux. Nous voir réussir est alors leur seul objectif, sans quoi tous ces efforts d’intégration, les problèmes qu’ils auraient pu traverser auraient été vains.
C’est avec cette dialectique que nous avons vécu et que nous portons en nous constamment. Une responsabilité lourde mais qui paradoxalement n’est pas la nôtre. Elle ne nous appartient que partiellement. Elle est une partie intégrante de notre identité mais ne nous représente pas. Et c’est là tout l’enjeu : essayer de dialoguer avec notre vie et celle que nos parents veulent pour nous.
Présentation
Louise : Mes parents sont ce qu’on appelle la “première génération d’immigrés” en France. Ils ont quitté la Chine dans leur vingtaine sans bagage intellectuel, chacun de leur côté, et sont arrivés illégalement en France au début des années 2000 sans réellement avoir d’ancrage dans ce pays. Ils viennent tous les deux de la province du Zhejiang en Chine, et plus particulièrement de la ville de Wenzhou, connue pour son industrie et son sens du commerce.
La communauté Wen est très majoritaire au sein de la diaspora chinoise en France, travaillant la plupart du temps dans les secteurs de la restauration, de la vente en gros, ainsi que du commerce de détail.
Poussés par l’espoir d’un avenir plus prometteur, mes parents se sont rencontrés via des amis à Paris, se sont mariés et ont vécu 10 années en étant sans papiers, avant de réussir à construire leur vie après de nombreuses années de travail dans des conditions assez difficiles dans le domaine de la restauration. Au cours de ces 20 et plus années, ils n’ont eu que peu de jours de repos, faisant leur possible pour que ma soeur et moi ne manquions de rien.
Mina : Pour ma part, mes parents sont la « deuxième génération d’immigrés ». Mon père vient du sud de l’Inde, du Tamil-Nadu. Aîné de sa famille, il a l’opportunité de faire ses études supérieures en France, grâce aux économies de son père. Ma mère, a vécu les premières années de sa vie dans un petit village près de Meknès au Maroc. Elle arrive en France à l’âge de cinq ans, quand son père fut recruté par le gouvernement français comme main-d’œuvre pour développer et construire de nouveaux bâtiments à Dijon.
Des années plus tard, mon père est aujourd’hui colonel de l’armée de l’air et ma mère ayant travaillé longtemps comme vendeuse dans une boutique d’objets d’art est aujourd’hui femme au foyer. C’est mon père qui s’est battu toute sa carrière pour pouvoir nous offrir le confort dans lequel nous vivons aujourd’hui, ma petite soeur et moi.
Contexte socio-économique initial
Louise : Notre famille se situait dans la classe moyenne, avec assez de moyens pour vivre sans vivre dans le luxe non plus, enchaînant les déménagements pour que mes parents trouvent leur place professionnellement, et puissent nous offrir des opportunités d’études plus prometteuses.
Nous n’avons jamais manqué de rien : nous pouvions nous offrir un gros voyage en Europe une fois tous les 3 ans, car mes parents travaillaient et ne pouvaient pas se permettre de perdre des jours de travail. Nous retournions en Chine environ une fois tous les 5 ans pour rendre visite à la famille, que je n’ai pas rencontrée avant mes 8 ans.
Mina : Mes parents ont vécu respectivement dans des conditions modestes tout comme la famille de Louise mais leur niveau d’études et surtout grâce aux opportunités de travail de mon père leur ont permis de vivre plus que correctement les années qui suivirent ma naissance. J’ai, depuis mes années collèges, la chance d’être aller aux quatre coins du monde et de ne me priver de rien.
Facteurs d’influence dans la construction personnelle (musiques/films, politiques, sociales, personnelles..)
Louise : À la maison, nous parlons mandarin, mes parents ayant un niveau très limité en français. Je comprends entièrement le wen (dialecte de la région de mes parents) sans le parler, car ma mère a fait une concession pour favoriser le mandarin, plus utilisé, et c’est un aspect que je regrette aujourd’hui. J’ai appris le français à 3 ans, à ma rentrée à la maternelle.
Les valeurs que mes parents m’ont transmises restent assez traditionnelles et dans une mentalité “asiatique” : l’importance de la famille, le respect des aînés, faire de bonnes études pour “réussir” économiquement et socialement. Pour eux, faire des études signifie aussi obtenir un statut social plus élevé que le leur et une certaine stabilité qu’ils n’ont jamais réussi à atteindre.
Dans ce cadre double-culturel, j’ai construit une culture médiatique assez vaste entre références occidentales (séries et musiques américaines, françaises) et est-asiatiques (C-Pop, musiques chinoises des années 1980, contes et légendes chinoises etc…).
Aujourd’hui, mes influences sont majoritairement est-asiatiques, à travers des musiques et productions audiovisuelles sud-coréennes, japonaises et chinoises, qui m’inspirent au quotidien par leur esthétique unique et une volonté subconsciente de garder des liens avec cette partie du monde, de peur de la perdre.
Je prends toujours des cours de mandarin chaque semaine, de ma propre volonté, pour continuer à parler, lire et écrire le chinois de façon régulière, ce qui n’est pas le cas le reste du temps.
Je dirais tout de même que je ne me sens ni complètement chinoise, ni complètement française, même si ma façon de penser reste très occidentale. Que ce soit dans un pays ou dans l’autre, je sens toujours que je ne rentre pas à 100% dans le moule et je suis toujours vue comme “l’étrangère”.
Mina : J’ai d’abord été fortement influencé par mon père. Par sa culture, ses hobbies et ses opinions sur presque tout. Il m’a appris le tamoul – sa langue natale, parlée principalement dans le sud de l’inde, dans la région du Tamil Nadu. Je regardais également quelques films d’Inde du Sud, j’écoutais les musiques de ces films. En parallèle, ma mère m’inculquait les arts : la peinture, les arts plastiques et on allait quelques fois au musée. Mon seul lien avec le Maroc était lorsqu’elle parlait avec sa famille au téléphone ou quand j’allais voir mes grands-parents.
J’ai alors grandi dans un environnement multiculturel qui m’a toujours paru normal. Imprégné fortement de la culture française que j’assimilais à l’école et qui touchait principalement la musique et les contenus vidéo que mes camarades regardaient. Nous avons toujours fêté Noël, nous regardions les chaînes d’information françaises, ma mère avait appris à cuisiner des plats français, etc. Et légèrement tintée de la culture de mes parents.
Aujourd’hui, je regrette que mes parents ne m’aient pas enseigné plus concernant leur culture et leur pays. Tout comme Louise, je ne me sens pas complètement française mais m’identifier par mes origines me semble toujours très superficiel car je n’ai que très peu de liens avec ces pays. Malgré tout, cela m’a permis de ne pas avoir à me rattacher à une communauté et de ne pas prendre mes origines et ma nationalité comme partie essentielle de mon identité.
Influence familiale dans les choix scolaires et personnels
Louise : Je pense que chaque choix important de ma vie a été implicitement influencé par la volonté de mes parents que je réussisse, que ce soit eux à travers leurs regards sur moi ou une pression que je me suis moi-même imposée dans l’ambition de les rendre fiers, ou même parfois car je me sentais en quelque sorte redevable pour la vie qu’ils m’ont offert au dépit de la leur.
Par exemple, d’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été une sorte de deuxième figure maternelle pour ma petite soeur, portant la responsabilité de m’occuper d’elle pendant que mes parents travaillaient. Je me suis sentie comme une “enfant-adulte”, me privant parfois de sorties avec mes amies comme les autres enfants de mon âge pour pouvoir faire les tâches ménagères les week-ends. Ces petits choix insignifiants du quotidien portent alors en réalité un énorme poids sur les épaules d’un enfant, même si ce n’est pas la volonté première.
Cependant, les choix d’orientation ont été je pense, les plus importants. Des choix de spécialités au lycée au choix de la formation post-bac, aucune contradiction orale n’a été faite à mon encontre, mais une certaine déception à l’idée que j’abandonne les matières scientifiques (et plus particulièrement les maths) planait toujours.
J’ai fini par faire un choix considéré comme “défaillant” par mes parents, qui ne me garantit pas une réussite sociale comme des études de droit, de médecine ou d’ingénierie. Ils n’avaient pas forcément une formation précise en tête, mais attendaient que je fasse des études longues qui garantissent un titre prestigieux.
Selon eux, la réussite au sein de la société est forcément une réussite financière, avec un métier qui garantit une stabilité et une certaine sécurité qu’eux n’ont pas eu l’opportunité d’avoir. Il y a aussi selon moi une projection des rêves de nos parents à travers nous, qui ont dû sacrifier la poursuite de leurs études pour gagner de l’argent, avec un mépris en plus en raison de leur origine ethnique.
Effectivement, en France, la communauté asiatique est souvent vue comme une minorité “docile”, “travailleuse” et “silencieuse” qui se laisse faire, ce qui nous a d’ailleurs valu plusieurs cambriolages.
Pourtant, leur travail acharné et continu n’a aucun lien avec le fait d’”être travailleur” ou “perfectionniste”, mais plutôt à une différence culturelle de mentalité : les chinois sont persuadés qu’épargner et investir dans des projets à long terme comme l’achat d’un appartement ou d’une voiture est un meilleur choix que de dépenser son argent dans des expériences éphémère comme des vacances, vision qu’ils projettent sur nous.
Ainsi, c’est aussi surtout une volonté d’avoir un “backup”, une porte de sortie en cas d’imprévus, mais aussi de construire une vie qui se rapproche le plus possible du “rêve français” auquel ils aspiraient en arrivant en France.
Mina : Mes parents ont toujours été très ouverts. Ma mère a eu un parcours plus personnel et lié à sa passion pour les arts. Il aurait alors été bizarre de sa part, de me pousser vers un chemin en particulier.
Concernant mon père, c’est une autre histoire. Arrivé en France sans repère et forcé de suivre un chemin qui lui était inconnu au commencement de sa carrière, il ne s’est jamais posé de questions. Lors de son entrée à l’armée, il a très vite compris que pour gravir les échelons, il allait falloir beaucoup travailler. Il a alors vécu avec une mentalité très tournée vers la méritocratie et la valeur du travail, et n’a pas cessé de le répéter à ma soeur et moi.
Sa manière de me guider vers un choix de carrière en particulier a été au départ plutôt subtile puisqu’il me poussait à faire du tennis, puis à me faire aimer les mathématiques. Puis ça a été la musique, il voulait que je joue du piano. Arrivé au lycée, je n’avais pas forcément d’idée de carrière. Ma mère m’a rapidement conseillé de faire des études d’arts car j’en faisais depuis mon enfance. Mais mon père me poussait vers les sciences politiques et plus particulièrement l’établissement de grande renommée, Science-Po Paris. J’en ai fait alors mon rêve personnel. Je travaillais d’arache-pied pour avoir le meilleur dossier possible. Avec mon profil d’enfant de militaire, ont m’a assuré d’avance que c’était gagné. Finalement, Parcoursup en aura décidé autrement.
Je me suis alors retrouvée en prépa, qu’il m’avait aussi conseillée. Je ne savais pas dans quoi je m’embarquais : on en parlait pas autour de moi et tous les avis sur internet était très négatif. Au bout de six mois, j’avais le moral à zéro et une seule envie : partir. Mes parents étaient déçus même s’ils ne voulaient pas me le dire. Je le sentais bien, mais ma santé mentale était en jeu.
Et la question que je redoutais se posa finalement: Qu’est-ce que je veux faire comme métier ? Rien. C’était le vide. Et je me suis rapidement rendue compte que je ne savais pas réellement ce que j’aimais faire dans la vie. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à réfléchir à mon orientation et que j’ai trouvé ma voie.
Effectivement, peut-être que mon père avait raison, peut-être que si j’avais autant travaillé que lui, j’aurais fini dans cette grande école. J’avais envie d’y rentrer pour le rendre fier, pour qu’il puisse vivre son rêve à travers moi. Mais le fait est que ça n’avait jamais été mon objectif mais le sien.
Perception et éventuels regrets liés aux choix effectués
Louise : Je ne pense pas regretter ce choix, même si je pense qu’à l’époque se jouaient une immaturité et une volonté confrontatrice implicite pour prouver à mes parents que je pouvais réussir sans qu’ils aient à faire des choix à ma place.
Ce choix m’a permis de faire mon chemin de mon côté, sans avoir l’influence de mes parents, de me permettre de reconnaître mes capacités et ma valeur en mettant à bien des projets dont je ne me sentais pas capable il y a quelques années. J’ai pu grandir en tant qu’individu, prendre confiance en moi.
Aujourd’hui, je comprends la vision de mes parents tout en ayant la mienne, et je pense que ce choix a participé à ce point de vue.
Mina : Un choix que je ne regretterai pour rien au monde. Cette période de doute intense à été pour moi le moment de penser avant tout à moi et pas à ce que pourraient penser les autres. Si je n’étais pas allée à l’encontre du choix de mes parents, jamais je ne serais la personne que je suis aujourd’hui.
J’ai pu pleinement m’épanouir, ne pas avoir honte de ce que j’aime et mettre des mots sur mes passions et mes convictions personnelles.J’ai appris à me faire confiance et ne pas avoir peur de suivre ce qui me faisait réellement plaisir.
Je suis tout de même reconnaissante envers mes parents qui m’ont poussé à donner le meilleurs de moi-même en étant plus jeune car je sais que je peux toujours faire mieux. Mais aujourd’hui, je connais également mes limites et la pression psychologique que je ressentais auparavant n’est plus d’actualité.
Enfin, si nous devions donner un conseil aux jeunes d’aujourd’hui, qui comme nous ont un héritage culturel multiple et une pression parentale forte sur les études, c’est de faire votre propre bout de chemin en faisant des choix qui sont entièrement les vôtres, même si cela signifie aller à l’encontre de l’autorité parentale.
Même si le choix que vous aurez fait ne sera pas le “bon”et/ou que vous n’en voyez pas la finalité, vous aurez tout de même appris à vous imposer et vous engager dans des causes qui vous tiennent à cœur et aurez sûrement moins de regrets que si vous aviez laissé vos parents faire vos choix à votre place.
Vous pourriez avoir peur de vous engager ou de l’échec dans un premier temps, et cette phrase peut paraître très clichée et redondante mais “mieux vaut avoir des remords que des regrets”.

